Hériter sans se déchirer - mai 2011 - Marie france

Question: que feriez-vous si, demain, une inconnue faisait de vous son héritière? Ne haussez pas les épaules, cela pourrait vous arriver. Comme aux 303 héritiers légataires de Jeanine Vromant, morte à 86 ans sans descendance. Aucun ne connaissait vraiment la dame. Leur unique point de commun : s’être, un jour, montré affable et courtois avec elle. Pharmacienne, infirmier, plombier, chauffeur de bus…Tous lui avaient donné leur nom quand elle le leur avait demandé, mais personne n’avait imaginé la suite…Deux milles euros, c’est le montant du chèque que chacun a reçu, fin janvier, une fois la succession réglée. Pas une fortune, mais une somme suffisante pour susciter de la reconnaissance…et un peu de gêne chez la plupart des bénéficiaires. Car, même en cas de bonne surprise, hériter n’est pas une mince affaire. Alors quand, en plus, surgissent des enjeux familiaux…

 

Une réactivation des conflits latents

Trenet le chantait déjà, en 1943, dans L’Héritage infernal : recevoir un legs familial est rarement un cadeau. Les chiffres parlent d’eux-mêmes : « En France, 80% des successions importantes se passent mal », annonce Gérard Picovschi, avocat au barreau de Paris. Pourquoi ? Sûrement pas à cause des lois successorales. Depuis 1789 et l’abolition du droit d’aînesse, quelles que soient les réformes mises en place dans un souci de plus grande justice, la situation n’a pas évolué: à l’heure de partager un héritage, la plupart des familles se déchirent. Alors ? Pour les psys comme pour les magistrats, la réponse à ce problème ancestral est à chercher du côté… du cœur. « Si la loi assure la paix sociale en posant un cadre, elle reste impuissante à résoudre la principale difficulté: la réactivation quasi systématique des conflits fraternels latents, quand les parents meurent », explique la psychologue Ginette Lespine.

Que se joue-t-il donc à la disparition de nos ascendants pour que tant de fratries explosent? Pourquoi tant de rivalités de haine? « Beaucoup s’accrochent à l’idée que ce que nous recevons à la mort de nos parents symbolise l’amour qu’ils nous portaient. Les problèmes autour de l’héritage révèlent immanquablement les anciennes blessures non cicatrisées et le attentes de reconnaissance déçues…», poursuit l'expérimenté, D’où l’émergence de multiples questions et comparaisons douloureuses: « Combien m’aiment-ils ? ». « Pourquoi a-t-il eu l’argent et moi la maison ? ». « Comment se fait-il que cette bague lui revienne alors que j’en rêvais? » Et même si la loi veille à ce que les parents soient équitables si les parts sont égales en valeur, elles le sont rarement en nature, dans la tète des enfants. La jalousie et la peur de ne pas avoir été reconnu(e), voilà ce qui cause querelles et crises de nerfs. Inévitable? Non, si chacun fait l’effort de travailler sur lui pour avancer…

 

Côté enfants: un remaniement psychique indispensable

Comment ne pas céder aux pièges de la rivalité? Qu’il s’agisse de peccadilles ou de millions d’euros, comment appréhender une donation sans sombrer dans le pathétique ? L’important est d’abord de comprendre ce qui se passe en soi à ce moment-là.

Premièrement, on souffre : une perte aussi symbolique qu’un décès parental implique toujours un remaniement de ses fondements psychiques. Deuxièmement, on a peur: en gravissant un barreau dans l’échelle des générations, nous sommes placés de force devant la réalité de la mort et de notre propre disparition. Troisièmement, on culpabilise : pas simple de s’approprier les biens que nos parents ont mis une vie à acquérir. D’où notre état de fragilité et de susceptibilité… « C’est une expérience très difficile de perdre ceux qui nous ont donné la vie. S’y ajoute souvent la blessure de ne pas être soutenu, car les gens manifestent très peu de patience à l’égard de l’adulte qui devient orphelin, remarque le psychologue. Pourtant, faire son deuil et se montrer indulgent avec soi-même est une étape essentielle pour ne pas se faire trop mal ni en causer aux autres. Cela évite aussi de se défendre de l’angoisse par l’attaque…» Accepter, voilà l’idée maîtresse pour éviter de se transformer en mégère ou en victime. Accepter de pleurer pour liquider les tensions par rapport à la mort, de parler pour prendre un peu de recul, de lâcher prise pour ne pas rester figé dans le souvenir, ni dans une sorte de comptabilité sentimentale…La promesse? « A l’issue de cette démarche exigeante, chacun de nous peut trouver les forces d’un nouveau départ ou, tout au moins, une autre façon de continuer sur route…» indique l'expérimenté.

 

Côté parents: déminer le terrain

Une chose est sûre: un grand nombre de conflits d’héritage entre frères et sœurs pourraient être évités…si les parents s’organisaient. « Ne pas oser prendre la responsabilité du partage des biens de son vivant expose sa descendance à des déchirures ultérieures pour savoir lequel était le plus aimé imaginairement », explique Ginette Lespine. Prévoir, voilà donc la règle d’or quand on a des enfants. D’abord, en dépassant ses appréhensions et ses superstitions pour déposer un testament chez un notaire (comme l’ont fait 8% des Français). « Si les successions sont souvent difficiles, les partages sans testament sont encore plus délicats. Notamment dans les cas où le patrimoine est important ou pour les familles recomposées» insiste Gérard Picovschi.

Autre conseil pour déminer le terrain: parler, en famille, des dispositions qui seront prises. Même si ça n’est pas une solution miracle, cela permet de rassurer en donnant un sens à ce qui sera transmis. « La passation psychique entre parents et enfants fait le lit de l’héritage matériel. Elle le prépare, le conditionne, note le psychologue. En saisissant les problèmes à bras le corps, en explicitant ce que l’on fait, on se donne alors une chance de désamorcer les conflits. » Mais attention : pas de marche force. Rien ne serait plus déstabilisant pour chacun que d’être convoqué un beau matin pour « régler une fois pour toutes ». Mieux vaut se servir des petits événements de la vie pour en parler doucement, aborder le sujet par petites touches. « Le but est de faire tomber l’anxiété, d’en faire un moment privilégié pour qu’un jour, la répartition des biens soude la fratrie plus qu’elle ne la divise, pour que l’héritage devienne une occasion de relier le futur au passé», insiste le spécialiste.

 

Successions bloquées: quelles solutions?

Nous avons tous en tête des histoires de maisons abandonnées faute d’entente entre héritiers. Ou des cas de captation d’héritage qui détruisent les familles pendant des années avant que la justice se prononce…Que peut-on faire ? Se résigner en se disant qu’il est trop tard? Ce n’est pas l’unique solution. Deux autres options peuvent être envisagées: s’adresser à un avocat expérimenté en droit des successions ou tenter de rencontrer un médiateur familial. Le rôle du premier: «construire le dossier le plus solide possible pour mettre un terme aux éventuelles dérives dans les cas de détournement d’héritage. Mais aussi débloquer les dossiers en diligentant une négociation à l’amiable avant que le tribunal prenne le relais», explique l’avocat Gérard Picovschi. Davantage fondée sur le dialogue, la solution de la médiation familiale est, elle, de plus en plus usitée. Mais pour qu’elle soit efficace, encore faut-il que les héritiers soient tous d’accord pour tenter l’expérience et qu’ils fassent preuve de patience et de bonne foi. « Le rôle du médiateur consiste à faciliter la négociation en clarifiant l’information et en écoutant les uns et les autres afin de les guider vers d’autres voies pouvant les mener à un accord. Parfois, cela les aide au moins à se mettre d’accord sur la cause du désaccord, et c’est déjà une avancée», explique Isabelle Jues, médiatrice familiale et successorale. Seule contrainte : le temps et le prix. Si parfois, deux entretiens collectifs suffisent, une année entière est parfois nécessaire pour dégeler la situation. Elle coûte environ 1 200 euros pour deux séances de trois heures. Un investissement, certes, mais qui offre des résultats dans 70% des cas. Et Isabelle Jues de raconter sa dernière expérience: « J’ai reçu une femme et sa belle-fille qui se disputaient l’héritage de celui qui était le mari de l’une et le père de l’autre. Après trois séances de médiation, toutes les deux se sont chaleureusement embrassées alors qu’elles ne s’étaient pas parlées pendant cinq longues années. Il y a longtemps que j’exerce, mais ça m’a bouleversée… »